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Le rêve en bleu de Mlle Kunthy

A près de 60 ans, Mlle Kunthy adore s’habiller et  s’apprêter comme si elle allait à un premier rendez-vous galant. Or Mlle Kunthy n’a jamais eu de fiancé, ni de mari. Ce rêve de jeune fille s’est brisé l’année de ses 18 ans, lorsque le terrible verdict est tombé : la lèpre. 

Nous sommes arrivés chez Mlle Kunthy un matin de mars 2017, écrasés par la chaleur. A peine franchie la barrière de bambou, nous nous sommes abandonnés à la fraîcheur de la tonnelle feuillue qui abritait une petite table ronde et des bancs de pierre. Son sarong noué autour du corps, Mlle Kunthy, accroupie, faisait sa lessive et se lavait les cheveux à côté du puits.
 
Elle nous accueillit avec un sourire radieux et se lança dans un gai bavardage, nous reprochant gentiment de ne pas l’avoir avertie de notre visite. Elle aurait cueilli les bananes de son jardin, coupé des noix de coco, mieux, elle aurait concocté un dessert au lait de coco. Et surtout elle se serait parée pour nous recevoir.
 
Frappée par la lèpre dans sa plus belle jeunesse, Mlle Kunthy en porte plusieurs stigmates : bouche déformée, jambe traînante, moignons aux pieds. Mais son amour de la beauté nous fait vite oublier ses handicaps. Sa petite maison – un cube de ciment divisé en deux petites pièces – est intégralement peinte en bleu ciel. Devant son lit un rideau tombe, bleu ciel aussi. Aux fenêtres, des tentures de dentelle font danser les rayons de soleil. Dans une petite armoire vitrée, pendent des jupes, des pantalons, des chemisiers, impeccablement repassés.
 
« Le bleu ciel me rassure, me fait rêver et voyager dans mon imagination. Je ne peux pas vivre sans cette couleur. Petite, j’étais fascinée par les belles choses que je voyais chez les gens riches. Je trouvais leur maison tellement bien rangée, propre, jolie je me disais : quand je serai grande,  je ferai en sorte que ma maison soit aussi belle et attirante. »
 
Mais deux événements majeurs mettent fin aux douces rêveries de Mlle Kunthy : la prise de pouvoir par les Khmers rouges en 1975, puis la découverte de sa maladie 3 ans plus tard. « Après la famine et les travaux forcés sous Pol Pot, ma jambe est devenue inerte, je la trainais, des boursouflures sont apparues sur mon tout corps, jusqu’à mes oreilles. Les anciens du village ont reconnu la lèpre. »
 
Le sourire de Mlle Kunthy fait place aux larmes. « Le monde s’est écroulé, j’avais l’impression de vivre avec la mort. Ma mère et mes sœurs m’ont chassée de la maison. »
Mlle Kunthy quitte alors son village et vient s’installer, seule, dans la province de Kompong Cham, sur un bout de terre appartenant à son père. En 1992, elle reçoit un traitement avant d’être  dirigée en 2001 vers le centre de Kien Khleang pour une série d’interventions chirurgicales.
 
Au contact des équipes de CIOMAL, elle reprend goût à la vie. Attendries par sa coquetterie, les doctoresses et les infirmières lui donnent les vêtements dont elles ne font plus usage. Aujourd’hui, Mlle Kunthy a trouvé une sérénité au milieu de son petit paradis. Si vous passez près de chez elle, vous reconnaitrez certainement son univers féérique comme sorti d’un conte de fée. C’est une maison bleue adossée à la forêt…
 
Mlle Kunthy a été soutenue par CIOMAL pour une formation de couturière.